Benedict Anderson, L'imaginaire national
Comme il m'arrive parfois de lire des livres sérieux (j'entends déjà certains dire "chiants", mais ils n'ont qu'à moitié tort), c'est quand même assez rare pour que ça vaille la peine que j'en parle.
Je viens donc de terminer ce petit essai (200 pages), L'Imaginaire national, de Benedict Anderson et traduit de l'anglais.
Dans le climat national-populiste rampant qui tend un peu à régner dans ces périodes d'élections diverses, ce livre nous rappelle que les nations, les peuples et leurs territoires sont des notions inventées (imaginaires, plus précisément), apparues avec la diffusion des livres (dans de "nouvelles langues" d'alors devenues aujourd'hui nationales), sur les ruines des états monarchiques, et par / au-dessus des grands empires coloniaux : l'auteur nous rappelle que les frontières actuelles de la plupart des Etats du monde sont celles qu'à généralement fixées une puissance extérieure ou politiquement dominante.
L'ouvrage est un essai universitaire et il ne se laissera pas lire par tout le monde - du moins pas facilement - mais il apportera quelques éclaircissements aux convaincus comme à ceux qui s'adonnent encore avec ferveur aux différentes mythologies nationales (qui sont pourtant apparues entre le 19ème s. et la fin de la deuxième guerre mondiale !).
Je ne peux que conseiller ce livre à ceux qui cherchent à comprendre le lien mystérieux qui lie un Etat et sa langue, ou encore comment deux ethnies totalement différentes peuvent cohabiter et se considérer comme des frères pour faire la guerre avec les mêmes ethnies, mais dans un autre pays, sous prétexte de frontières imaginées et diffusées dans l'inconscient collectif des peuples via l'éducation moderne...
Quelques citations :
"En 1891 (...) l'Etat suisse "décida" de faire remonter la "fondation" de la Suisse à 1291. Cette décision, prise avec six cents ans de retard, a des aspects divertissants et suggère déjà que c'est la modernité, plutôt que l'ancienneté, qui caractérise le nationalisme suisse. "
"Les grandes guerres de ce siècle, on l'a vu, ne sont pas tant extraordinaires par l'ampleur sans précédent de leurs victimes que par les multitudes de citoyens qui se laissèrent persuader de donner leur vie. (...) Mourir pour son pays, que d'ordinaire on ne choisit pas, suppose une grandeur morale à laquelle ne sauraient prétendre (...) des organisations que l'on peut rejoindre ou quitter à sa guise. (...) Si les gens s'imaginaient simplement le prolétariat comme un groupe lancé dans une quête frénétique de réfrigérateurs, de vacances ou de pouvoir, comment seraient-ils prêts (...) à mourir pour lui ?"
"Les manuels d'histoire anglaise offrent un spectacle divertissant : celui d'un grand Père fondateur que chaque écolier apprend à appeler Guillaume le Conquérant. On ne prend pas la peine de lui préciser que le Guillaume en question ne parlait pas anglais, qu'au demeurant il n'aurait pas pu le faire puisque la langue anglaise n'existait pas encore ; on ne lui indique pas non plus "de quoi" il fut "conquérant". Car la seule réponse moderne intelligible serait "conquérant des Anglais", ce qui transformerait le vieux prédateur normand en précurseur plus heureux de Napoléon et de Hitler."
Référence : ANDERSON Benedict, L'Imaginaire national, La Découverte, Paris, 1996.