札幌への旅行 その二 (Voyage vers Sapporo – deuxième partie)
Les Langues du Soleil et de la Lune[1]
Voilà donc que je suis en route pour le Japon et que mon voyage, lentement, indubitablement, se poursuit, vers la terre promise[2].
Il y a quand même une chose amusante dans les voyages, c’est de se retrouver avec des gens des quatre coins du monde, le temps d’un voyage, et de tenter de se faire comprendre en utilisant toutes sortes de langues de façon assez approximative (ce que les marins d’autrefois appelaient le baragouin). Et les incompréhensions qui en résultent peuvent provoquer des guerres (je dis ça comme ça, pour contraster, il ne s’est rien passé de méchant, croyez-moi).
Tout commença à mon entrée dans l’avion qui s’apprêtait à me conduire au Japon. Devant la perspective de devoir voler la moitié d’une rotation de notre terre sur elle-même avec le staff rouge pétant d’Austrian, je décidai en mon for intérieur de faire usage de la langue de Goethe et j’entraînai en silence ma prononciation pour parler comme à Berlin. Peine perdue, dès la montée dans l’avion c’était déjà la honte.
Je me concentre pour saluer la première personne que je vois dans l’avion, je fais un effort monstrueux (je vous jure que le blocage psychologique est vraiment un handicap, parler allemand ça me fait presque mal physiquement) et je dis, pas trop fort : « Guten Tag ». Ca y est, je vais pouvoir communiquer, ouf. Mais la réponse tombe et avec consternation je mange ma langue quand l’hôtesse dit « Grüß Gott », bien fort et avec un accent bien autrichien. Et ben non : on va pas se comprendre les amis.
Bon, on s’est compris quand même, j’ai dit « Bitte », « Danke » et « Ich möchte ein Uron-Tee[3], Bitte », et tout s’est bien passé. Mais, dans un avion, il n’y a pas qu’une seule frontière des langues…
Comme je l’ai déjà mentionné précédemment, je me suis retrouvé dans l’avion à côté d’un couple d’italiens, serrés comme des sardines dans les sièges du milieu. Au début, j’ai essayé de m’accommoder du peu d’espace (la première fois que je suis allé au Japon j’étais avec des amis, c’est moins gênant, on a pas le réflexe d’éviter le contact physique) et puis ça a commencé à m’énerver : dès le début, ils commencent à ce faire des câlins, à se toucher à bouger dans tous les sens : non que ça me gêne que les gens se fassent des bisous, mais me ramasser des mains ou des coudes dans les côtes, ou des têtes quand ils commencent à s’endormir, ça me dérange un peu, je le confesse (et moi dans l’avion je ne peux pas dormir). Mais ce n’est qu’un détail : le quiproquo des langues a été drôle, lui.
Je ne parle pas un mot d’italien, mais je comprends plus ou moins, en tous cas les phrases simples. J’ai été, je pense, le premier de l’avion à faire fonctionner la téloche perso, parce que la perspective de m’ennuyer m’ennuyait et que j’avais compris comment faire (contrairement à ma voisine) qui s’exclame « Come le fatto ?[4] ». Elle devait demander ça à son compagnon qui répondit par une moue dubitative. Je me mets alors à baragouiner quelque chose en anglais, genre cette touche, celle-ci et celle-là. Elle a compris mes gestes, mais pas un mot d’anglais. Bref, ils allumèrent la télé et je retournai à Garfield 2 (tellement basique que c’est drôle).
Plus tard, je me rendis compte qu’elle ne parlait pas un mot d’allemand non plus, rien. Ils tchatchaient en italien et la discussion semblait revenir parfois sur la grammaire japonaise, puisque le monsieur tentait de déchiffrer à très grand peine les noms des villes dans la météo de l’Asahi Shimbun (朝日新聞 le journal japonais le plus lu). Ca aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais je pensais que c’étaient des étudiants ou des touristes (un peu dans mon cas, quoi), mais j’avais de quoi m’occuper et je n’ai pas cherché à engager la conversation, ni à savoir dans quelle langue il fallait communiquer.
Et puis la fin du voyage est arrivée (là, chose étrange, le staff n’a plus fait ses annonces qu’en japonais, sous le regard stupéfié des passagers occidentalophones) et le moment fut venu de remplir la sacro-sainte feuille d’immigration avant d’atterrir (Avez-vous des armes à feu ? De la drogue ? Avez-vous déjà commis un crime ?). J’ai rédigé tout ça en japonais, en boursier du gouvernement consciencieux et respectueux des usages douaniers (Transportez-vous des marchandises illégales ? Avez-vous déjà été expulsé du Japon ?). J’ai écrit mon adresse (札幌市、etc. – Sapporo) et à ce moment là j’entends à côté de moi :
「札幌ですか、私は札幌出身なんです!」(Sapporo des’ ka ? Watashi wa Sapporo shusshin na n des’[5] !)
Ce qui signifie, en dialecte neuchâtelois « Ah, Sapporo ? Je suis originaire de Sapporo ! ». Ce qui m’a surpris au plus haut point. Non pas d’entendre du japonais, puisque je commençais à me demander si cette madame n’était pas asiatique (je ne suis pas du genre à dévisager les autres dans les avions), mais de voir qu’on regarde comme ça ma feuille (et si j’avais mis que j’avais de la coke ? Du gaz sarin ? Une bombe atomique ?). Le plus drôle c’était de voir une femme japonaise faire preuve de l’impertinence italienne (influence du monsieur à côté je suppose). On a touché deux mots après ça, alors que l’avion atterrissait : la frontière des langues est amusante parce qu’on ne sait pas quelles langues parlent les gens, dans les avions.
Sur ce, le voyage s’acheva, les portes s’ouvrirent, mon cœur bondit, moi aussi, je sortis et je commençai à étouffer.
J’étais bel et bien au Japon.
(A suivre)
[1] Référence vraiment très spécifique : j’enverrai dans les deux semaines un cadeau de Sapporo à la première personne qui m’expliquera d’où elle vient.
[2] Pas de référence ici, n’y voyez qu’une expression (s’il vous plaît, pas qu’on dise n’importe quoi après).
[3] Ici le mélange est incroyable : Tee est un mot allemand, Uron la prononciation avec l’accent japonais du mot chinois Wulong, une sorte de thé semi fermenté très populaire au Japon. Je ferai sans doute plus tard un article sur la façon moderne de boire du thé au Japon, et ça ne ressemble pas du tout à la façon dont on le boit en Europe, croyez-moi.
[4] Italien d’appellation d’origine non contrôlée : je ne parle pas italien, mais bon, ça me semble ressembler à ce que j’ai entendu.
[5] Ce n’est pas une vraie transcription, je respecte plutôt la phonétique française pour la beauté du son (prononcez comme en italien, mais avec une tonicité comme en français).