Le shintô : la Voie des Dieux
Voici le premier volet de notre petit survol des religions au Japon.
Le shintô 神道 est la religion qui a toujours nourri les clichés qu’on a du Japon, c’est une religion ancienne, animiste et chamanique, qui est avant tout la religion « identitaire » du Japon. Il n’existe aucun mouvement du Shintô qui ne soit pas lié au Japon et aux Japonais[1].
Les Croyances du Shintô
La « Voie des dieux » est un nom assez explicite ; si, dans son aspect formel, le shintô se fonde sur une mythologie écrite (dans deux ouvrages dont nous parlerons plus bas), qui tourne autour de la divinité Amaterasu-oomikami 天照大神, déesse du soleil et grand-mère du premier empereur du Japon, ainsi que toutes sortes de dieux qui forment des familles et des clans, la plupart des divinités sont impersonnelles : le shintô considère que chaque montagne, chaque rivière, chaque arbre peut abriter un kami 神 (dieu ou esprit) et qu’il convient, selon des rites et des cycles assez pointus, leur rendre grâces.
La souillure y occupe également une place importante. C’est une religion de l’hygiène, pourrait-on dire. Il faut éviter de se trouver en contact avec la souillure et toujours s’en laver. La souillure, c’est le sang, la mort ou les peaux de bêtes (mais, contrairement au christianisme, pas les fluides sexuels).
Il est assez difficile de rendre les subtilités du shintoïsme mais, globalement, il s’agit d’une religion agraire qui adore des dieux multiples et naturels. Le shintô est célèbre pour ses processions, occasion de matsuri 祭 (fêtes ; originellement des orgies), où l’on déplace en fait un kami d’un temple à un autre.
Aujourd’hui, le shintô est pratiqué par la plupart des pratiquants japonais, en général en même temps que le bouddhisme, et il légitime et donne une identité propre au Japon, originellement vis-à-vis de la Chine et aujourd’hui face au reste du monde.
Histoire du Shintô au Japon
S’il s’agit originellement de la religion tribale, le shintô a été institutionnalisé de plusieurs façons et à plusieurs reprises au cours de l’histoire japonaise.
Dès les débuts de l’influence chinoise, au 6ème s. le Japon se trouve confronté à l’écriture et à une civilisation déjà bi-millénaire, à ses rites et ses histoires. Les lettrés venus de Corée introduisent le bouddhisme, les écrits chinois introduisent le Confucianisme et le Taoïsme, et, en se civilisant dans le sens où les chinois l’entendent, certains lettrés japonais décident alors de donner une légitimité au Japon en utilisant le seul moyen considéré comme « valable » par les chinois : le chinois classique, la langue des lettrés que tout l’Extrême-orient peut comprendre.
Ces ouvrages sont le Kojiki 古事記 (712 - chronique des choses anciennes) et le Nihonshoki 日本書紀 (720 - annales du Japon). Le premier traite de la mythologie japonaise et le second dresse les annales mythiques de l’ascendance impériale du Japon. A noter d’ailleurs que la lignée impériale que nous connaissons n’a jamais été interrompue, et que cela reviendrait à quelque chose d’affreux aux yeux de tous les japonais.
Par ces deux livres, le Japon s’est donné une identité vis-à-vis de la Chine. Toutefois, les rites shintô restent locaux, c’est une religion populaire qui n’a pas de règles très strictes. Seul l’empereur fait office de pape, en quelque sorte, et il s’agit là du seul réel pouvoir que l’empereur ai jamais eu au Japon.
Le shintô prend une place très importante beaucoup plus tard, lors de la Révolution de 1868, où le régime militaire des shôgun est renversé au profit de la restauration de l’empereur Meiji 明治天皇 et de l’instauration d’une république constitutionnelle. Le shintô devient rapidement la religion d’Etat, puisqu’elle voue un culte à l’empereur, et le shintô est institutionnalisé. Ceci ne disparaîtra qu’à la défaite du Japon en 1945, avec l’élaboration d’une nouvelle constitution et la séparation définitive du shintô et de l’Etat.

Le Shintô dans la vie japonaise
Vu de l’Europe, le shintô surprend et impressionne. On y voit des prêtres bénir des objets destinés à la vente (des biens de consommation), tout en accomplissant des rituels qui semblent surgir du fond des âges…
Le shintô fait partie du paysage au Japon. Il y a des autels au coin des rues, des statuettes, des temples qui sont mêmes parfois des annexes de temples bouddhistes et la ritualité même qui entoure la famille impériale est issue de cette étrange religion. Les prêtres sont également nombreux. Les hommes officient et les femmes (miko 巫女) les accompagnent ou dansent lors de cérémonies, pour être agréables aux dieux.
Le shintô connaît tellement de divinités et de pratiques qu’il est difficile d’en faire le tour. Les japonais pratiquants seront sans doute affiliés à un temple près de chez eux et comprendront peu les pratiques du temple voisin.
Toutefois, le shintô est aussi le prétexte à la plupart des fêtes traditionnelles, des jours fériés et des nombreux jours de fête qui ponctuent la vie japonaise.
Le temple le plus important du shintô est le temple d’Ise, dédié à la déesse Amaterasu. D'autres sont également importants comme celui-ci:
Le Yasukuni-jinja 靖国神社, à Tokyo. Il est controversé puisqu'on y rend hommage à tous les japonais morts aux combats. Comme il est d'usage que le premier ministre s'y rende une fois l'an, ce "tous" pose un problème évident à l'étranger, mais particulièrement aux gouvernements chinois et coréens.
J’ai eu l’occasion, lors de mon premier voyage au Japon, de m’entretenir avec un prêtre de Kasuga 春日, à Nara 奈良. Il nous a expliqué son travail et se considère plus comme employé d’une entreprise qu’autre chose. Il a une famille et, hors son service au temple, il n’a pas de comptes à rendre. Le shintô apparaît vite comme une religion de rites. Il n’y a pas besoin de croire ou de se comporter bien ou mal. Il suffit de suivre les rites et de se préserver de la souillure. Il n’y a pas d’interdits alimentaires [2], ni sexuels, ni mêmes de sacrements particuliers.
D’une façon générale, c’est une religion joyeuse, celle qui rythme les jours et les saisons.
[1] Un autel shintô dédiée à la déesse Amaterasu a été construit en France, dans l’enceinte du temple Komyo’in, un temple bouddhiste de la secte Shingon, à Villeneuve-les-Genêts, dans le 89 (nous reviendrons sur ce mélange très fréquent).
[2] La viande pourrait être un aliment souillé, mais comme les japonais n’avaient pas pour habitude de manger de la viande avant l’influence occidentale, je suppose qu’ils ne se sont jamais posés la question en termes de shintô.